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Le 26/05/2017 dans À lire et à voir, Illustrée
L’accès à l’alimentation dans les grandes villes (Asie, Afrique, Caraïbes)

Le professeur Yolande Berton-Ofouémé vient de publier aux Editions L’Harmattan un ouvrage de synthèse sur l’approvisionnement des villes et la question alimentaire à partir de travaux menés avec Agrisud International. Nous vous livrons ici la préface de ce livre, écrite par Yvonnick Huet, directeur général d’Agrisud International.

L’accès à l’alimentation dans les grandes villes (Asie, Afrique, Caraïbes)PREFACE

L’urbanisation est un phénomène planétaire, un mouvement de transformation inéluctable de nos sociétés qui présente désormais un caractère exponentiel.

En Afrique sub-saharienne par exemple, quand la majorité des pays accèdent à l’indépendance dans les années 1960, un habitant sur 10 vit dans les villes, aujourd’hui ce sont plus de 40 % et ce sera probablement plus de 55 % en 2025…

Selon l’ONU-Habitat, avec un rythme moyen d’urbanisation de 3,4 % pour le continent africain tout entier (le plus élevé au monde), les grandes villes d’Afrique vont encore gagner des millions d’habitants. Des villes comme Lagos ou Kinshasa vont figurer parmi les plus grandes de la planète. Certaines capitales vont devenir hypertrophiques par rapport aux autres villes de leur territoire, créant une sorte de désert humain autour d’elles. Au-delà même de la croissance des grandes villes, on se rend compte que ce phénomène urbain est solidement installé et touche désormais les villes de taille secondaire. Plus d’un Africain sur deux résidera en ville à l’horizon 2030.

Cette urbanisation est bien sûr à mettre au compte de l’attrait des villes et du mirage économique qu’elles portent. Mais la paupérisation croissante des campagnes n’est évidemment pas étrangère à ce phénomène. Un tel mouvement d’abandon progressif des territoires ruraux, avec leur potentiel de production qui se réduit d’autant, pose alors la question de l’alimentation de ces populations urbaines en croissance.

Dans bien des cas, l’augmentation de cette demande urbaine en produits de large consommation est en effet cruellement confrontée à la baisse des productions locales. Cet écart croissant entre l’offre et la demande est, pour l’essentiel, compensé par les produits importés à des prix subventionnés : c’est l’instabilité sur les prix et une faiblesse des rémunérations des productions locales qui s’installent. Cette situation d’insécurité alimentaire touche en particulier les plus démunis, et la moindre augmentation des revenus est rapidement laminée par des prix alimentaires plus élevés.

Les crises alimentaires deviennent récurrentes, et c’est à cette occasion que l’on découvre l’importance de l’agriculture familiale : elle représente 70 % de la production alimentaire mondiale et concerne 2,8 milliards d’individus. Mieux sans doute que tout autre mode d’agriculture, elle contribue largement à relever au moins deux grands défis : celui d’alimenter convenablement les populations et celui de gérer durablement les ressources naturelles de la planète. Au-delà, c’est elle qui procure un travail décent à plus d’un tiers de l’humanité, renforce la cohérence du tissu social, stimule les territoires et freine l’exode.

Cette agriculture familiale s’exerce dans les territoires ruraux pour produire en particulier les cultures vivrières de base, des territoires souvent malmenés par les dérèglements climatiques ou socio-économiques.  Elle s’exerce aussi en périphérie des villes, c’est l’agriculture périurbaine, une activité créatrice d’emplois mais souvent précaire, et qui se retrouve paradoxalement rejetée de plus en plus loin de la ville alors les marchés urbains la sollicite de plus en plus pour ses produits frais, pour ses circuits courts qui réduisent les prix autant que la pollution par les transports.

L’agriculture familiale tient ainsi un rôle essentiel, mais pour qu’elle puisse être efficace face aux défis auxquels elle est soumise, il faudrait qu’elle dispose de bien plus de moyens qu’on ne lui en accorde, alors qu’un habitant sur sept souffre encore de sous-alimentation. Si l’on met en perspective l’accroissement de la population et donc celui de la demande alimentaire, alors on comprend que l’insécurité alimentaire risque de s’étendre si rien n’est fait pour la contenir.

Heureusement ceci n’est pas une fatalité. Ces phénomènes peuvent en effet être contenus si des efforts soutenus sont déployés en faveur de cette agriculture familiale, qui reste le rempart le plus efficace contre l’insécurité alimentaire. Chez Agrisud International, c’est là notre champ d’intervention depuis bientôt 30 ans, avec une démarche qui a permis de soutenir le développement de plus de 55 000 petites exploitations agricoles familiales.

Cette démarche s’est construite au fil du temps grâce à l’engagement de toute une équipe sur la durée. Le Professeur Yolande Ofouémé-Berton a fait très tôt partie de cette équipe. J’ai eu la chance de suivre son parcours depuis la fin des années 80. Voilà quelqu’un qui, dès cette époque, s’est investie avec le plus grand discernement dans l’étude des dynamiques socio-économiques des filières maraîchères de Brazzaville, aussi bien par l’analyse des espaces de production que par celle de la consommation. Elle a acquis très vite une capacité d’analyse très fine de ces dynamiques. Cette expertise s’est renforcée au fil du temps sur de nombreux terrains, qui lui a permis de soutenir, en 1996, sa thèse de doctorat sur « L’approvisionnement des villes en Afrique noire : produire, vendre et consommer les légumes à Brazzaville », sous la direction d’Yves Pehaut et de Pierre Vennetier.

Toute cette expérience et ce recul permettent aujourd’hui au Professeur Yolande Ofouémé-Berton de produire une synthèse particulièrement solide sur la question alimentaire en milieu urbain, en s’appuyant sur des études réalisées dans des contextes aussi différents que ceux de grandes villes d’Afrique, d’Asie ou encore des Caraïbes.

C’est cette synthèse qu’elle nous livre dans cet ouvrage, une lecture indispensable à tous ceux qui, comme nous, savent à quel point la question alimentaire est plus cruciale qu’elle ne l’a jamais été.

Yvonnick Huet
Directeur général d’Agrisud International