Local Economy against Poverty

09/20/2019 inAgrisud’s, Illustrate
Agrisud family’s tribute to Robert Lion during the farewell ceremony (text in French)

Eglise Saint-Sulpice – Paris, 19 septembre 2019

“Quelle chance vous aviez d’avoir Robert Lion pour président !”

De nombreux messages nous arrivent dans ces termes depuis vendredi.

Et c’est vrai que par son parcours extraordinaire, Robert n’est pas n’importe quel président.

Sa clairvoyance et sa hauteur de vue impressionnent, son indépendance d’esprit, son audace, son verbe si précis ne laissent personne indifférent.

Nous venons d’entendre l’étendue de son engagement au service de l’Etat.

Mais il met tout autant d’énergie dans un long engagement militant et sincère pour l’écologie.

Dans les années 70 déjà, il co-fonde l’agence qui deviendra plus tard l’ADEME, ainsi que le Comité d’action pour le solaire. Il crée peu de temps après Energy 21, sa petite ONG comme il dit, et se passionne pour tout ce qui concerne le climat, soutenant ceux qui œuvrent à faire reconnaitre la responsabilité sociale et environnementale des entreprises. Il rejoint Agrisud en 2002.

En 2007, son implication dans le Grenelle de l’environnement est remarquée et c’est sans doute ce qui l’amène à prendre la présidence de Greenpeace France en 2008, convaincu de la force d’un plaidoyer servi par une exigence intellectuelle forte. Robert chez Greenpeace… un casting bien improbable pour certains, mais au final chacun lui reconnaîtra son pragmatisme environnemental.

Puis vient le temps de l’engagement politique, qui l’oblige à quitter Greenpeace en 2009. Après une campagne où il ne se ménage pas, jusqu’à traverser Paris la nuit à vélo (il a déjà 75 ans…), il entre en 2010 au Conseil régional d’Ile-de-France sous l’étiquette Europe Ecologie-Les Verts. Cécile Duflot, témoin privilégiée de cet épisode, nous dit de façon très touchante combien il est précieux à la famille écologiste par ses prises de position et sa volonté de faire converger, par son autorité et son aura auprès de cercles très éloignés des préoccupations écologistes qu’il oblige à s’interroger.

De ses engagements militants, il faut citer aussi Médecin du Monde, dont il est un temps président du Comité des donateurs. Il faudrait sans doute en citer d’autres…

Qu’il soit au service de l’Etat, de collectivités ou d’associations, il sert toujours la même cause : la recherche d’un monde meilleur, d’un monde plus juste, d’un monde plus soutenable.

En Afrique on dirait de lui que c’était un « grand quelqu’un ».

Robert Lion en Afrique avec Agrisud International

Ce grand quelqu’un, nous avons eu la chance de le côtoyer pendant 18 ans, presqu’au quotidien tant il s’est investi pour Agrisud.

C’est en 2000 qu’il croise notre fondateur Jacques Baratier au Haut Conseil à la Coopération Internationale, présidé par Jean-Louis Bianco, où ils forment un petit groupe de réflexion avec Stéphane Hessel.

Robert est déjà engagé sur le terrain de l’écologie à divers titres on l’a vu, mais il souffre, dit-il, de n’en avoir jamais vraiment perçu la concrétisation sur le terrain.

Jacques Baratier l’invite alors à rejoindre Agrisud, avec la promesse d’y trouver ce concret qui lui manquait. J’ai le souvenir de cette première rencontre avec lui avant de nous embarquer pour le Congo. On m’avait parlé d’un inspecteur des finances plutôt raide. Je découvre un homme exigeant, certes, mais particulièrement bienveillant, curieux et d’une grande humilité devant un terrain qu’il ne connait pas. Du Congo il revient convaincu. Fin 2002, il succède à Jacques Baratier.

Robert voit très vite de quelle façon « économie et écologie » peuvent se rejoindre tout en poursuivant une finalité sociale. Dès lors il ne cessera de nous pousser dans cette voie.

Il aurait pu être tenté de nous enfermer dans un discours militant très engagé, mais à fréquenter la réalité et la complexité du terrain, il sait que seul le pragmatisme prévaut.

Alors il écoute, il veut comprendre, il fait son propre apprentissage pour avoir les meilleurs arguments, les meilleures armes pour mener ce combat : élever l’agro-écologie au rang des solutions reconnues pour lutter contre les bouleversements climatiques et contre la pauvreté, et pour redonner la dignité aux populations qui en sont victimes.

Et il en faut des armes pour mener ce combat, de Washington à Manille, en passant par Bruxelles et Paris. Avec sa voix si assurée et si précise, j’entends encore Robert apostropher Bill Gates lui-même, pardon de le nommer, sur le peu de cas qu’il faisait de l’agro-écologie.

Un combat souvent mal compris en effet, alors Robert peste contre les politiques, les bailleurs de fonds qu’il ne parvient pas à convaincre. Nos conseils d’administration s’en souviennent.

Mais il croit furieusement dans notre capacité à faire bouger les lignes, pour pouvoir porter haut l’agro-écologie au-delà des idées et des mots. L’actualité lui donne raison aujourd’hui.

Au quotidien Robert est exigeant mais il fait confiance, une confiance qui fait grandir. Il aime la précision, avec lui on apprend à aller à l’essentiel et à évacuer le superflu.

Il aime aller sur le terrain au contact des réalités. Il me revient quelques images parmi bien d’autres.

Robert Lion aux Philippines avec Agrisud InternationalCelle d’un homme recherchant la sobriété : à l’arrogance des convois de 4×4, c’est sûr qu’il préfère emprunter la pirogue au Laos ou au Cambodge, le cheval aux Philippines, le taxi-brousse et même la mobylette sur la tôle ondulée au Mali, ou encore le rickshaw en Inde ou au Sri Lanka, non sans danger parfois.

Un homme n’hésitant pas à faire remarquer à un ambassadeur, que je ne nommerai pas cette fois-ci, qu’il aurait été de bon ton de raccompagner ses invités à sa porte après le dîner : le manque d’attention et de bienséance l’incommode au plus haut point, et a fortiori de la part d’un représentant de la France.

Tout comme il déteste toute forme de prévarication : je revois sa raideur extrême face à un dirigeant corrompu d’un pays que je ne nommerai pas non plus.

Pas sûr que ce dirigeant puisse imaginer que derrière cette façade se cache en réalité une grande sensibilité, une profonde humanité, une empathie sincère.

Robert ne supporte pas l’injustice, l’asservissement des plus faibles : je revois son désarroi face à la situation des femmes au Niger, celles qui portent en moyenne 7 enfants, cela lui est insupportable.

Je me souviens de son étreinte aux larmes avec une maraîchère au Sénégal ou avec un paysan très pauvre du Cambodge.

Sa sensibilité se confronte à l’emballement démographique en Afrique, aux bouleversements climatiques, à la montée des extrémismes, et à la pauvreté et aux inégalités que ces phénomènes engendrent. Tout cela le touche au plus profond de lui-même et le rend souvent pessimiste.

Mais il retrouve des raisons d’espérer dès qu’il peut aller sur le terrain au contact des équipes et de ces petits agriculteurs qu’il respecte tant. Les prises de conscience et les combats de la jeune génération deviennent aussi pour lui un motif d’espoir.

Mais sa plus grande satisfaction, sont équilibre comme il dit, se trouve auprès de ses propres enfants et petits-enfants dont il parle avec tant d’amour et de fierté.

Robert Lion lors des Rencontres Agrisud en septembre 2018Ces derniers jours, je le vois se réjouir de bon cœur du chemin parcouru avec nous, d’avoir pu mettre sur orbite, comme il dit, plus de 70 000 petites exploitations dans une vingtaine de pays, autant de familles sorties durablement de la pauvreté. Il me dit en éprouver une très grande fierté. Il reste beaucoup à faire mais il sait que la voie est désormais bien tracée.

Robert reprenait volontiers à son compte la devise de Jacques Baratier tant elle nous correspond : “si tu veux tracer ton sillon bien droit, accroche ta charrue à une étoile.”

Là-haut, nous avons désormais une nouvelle étoile, si brillante, si lumineuse que où que nous soyons sur la planète, nous pouvons y accrocher notre charrue et c’est sûr, notre sillon sera bien droit.

Nous avons eu une chance immense de te connaître, cher Robert, merci pour tout ce que tu as fait pour nous.  Repose en paix désormais.

Hommage de la grande famille Agrisud à Robert Lion lors de la cérémonie d'adieu

Pour la grande famille d’Agrisud International,
Yvonnick Huet, Directeur général